woman in a costume and a crown with old yellow book pages flying around her

Éléonore est-elle féministe ?

À la veille de la journée internationale des droits des femmes, j’avais envie de revenir sur ce commentaire. Il m’est souvent fait au sujet de l’héroïne du Vent et du Sang des Lumières. Culottée, indisciplinée et rebelle, Éléonore se costume en homme pour arriver à ses fins. Elle lutte pour trouver sa place de femme dans un siècle d’hommes. Mais Eléonore est-elle pour autant une féministe avant l’heure ?

C’est quoi, le féminisme ?

Le terme en lui-même a tendance à m’énerver. Il rime aujourd’hui trop souvent avec extrémisme (et je n’aime pas les extrêmes). À la base, il désigne un mouvement qui prône l’égalité entre les hommes et les femmes. Le mouvement va mettre plusieurs siècles à se structurer. Il prend cependant une vraie ampleur avec la revendication du droit de vote des femmes au XXe siècle.

féministe personnage
Eléonore, mon héroïne, est volontiers indisciplinée et aime casser les codes.

Certains auteurs comme Montaigne ou Christine de Pisan critiquent la place des femmes dans la société dès la fin du Moyen-Âge. Mais le terme de féminisme en lui-même n’apparaît qu’au XIXe siècle. C’est Alexandre Dumas fils (l’auteur de La Dame aux camélias) qui l’écrit pour la première fois en 1872 dans son livre L’homme-femme. On attribue souvent à tort l’invention du terme à Charles Fourier, philosophe français du siècle des Lumières. C’est en revanche le premier à défendre l’égalité entre hommes et femmes.

Le siècle des Lumières, contrairement à ce que l’on pense, n’est pas tellement plus en avance sur la condition féminine. La femme est toujours considérée comme mineure. Les philosophes eux-mêmes n’évoquent que très rarement l’égalité, y compris Rousseau et Voltaire. Il y a cependant quelques penseurs qui militent à cette époque pour les droits des femmes. Parmi eux, Mary Wollstonecraft, écrivaine anglaise, le marquis de Condorcet et Olympe de Gouges.

Condorcet dans Le Vent des Lumières

Nicolas de Condorcet fait partie des proches d’Éléonore, dans Le Vent des Lumières. Il fréquente son salon et elle se lie d’amitié avec son épouse, Sophie de Grouchy. Dans une scène, il a cet échange avec mon héroïne :

— Appuyé par mon épouse, je me lance dans la bataille de l’émancipation des femmes, l’obtention des droits naturels et imprescriptibles, confia un jour Condorcet à Éléonore. Il est inconcevable de vous refuser, à vous les femmes, des droits politiques. Vous devriez avoir les mêmes droits que nous, exactement les mêmes.

— Mon ami, je ne peux que souscrire à ce constat et soutenir ce combat ! dit Éléonore en souriant. Nous ne devrions par exemple plus payer l’impôt puisque nous ne sommes légitimement assujettis qu’aux taxes qu’on a votées.

— Vous allez jusqu’à penser qu’une femme peut occuper un poste important ? demanda un des participants du salon, visiblement pas du tout convaincu par le discours du marquis.

Ce dernier toisa le questionneur comme s’il avait dit une incongruité et réfléchit une seconde.

— S’il fallait n’admettre aux places importantes que des hommes capables d’inventer, il y en aurait beaucoup de vacantes, y compris dans les académies, répondit Condorcet, déchaînant une tempête de rires. Les raisons pour lesquelles on croit devoir écarter les femmes des fonctions publiques ne peuvent être un motif pour les priver du droit de vote dont l’exercice serait si simple. Les hommes tiennent ce droit, non de leur sexe, mais de leur qualité à être raisonnable et sensible. Qualité qui leur est commune avec les femmes, sauf si je ne m’abuse…

— Mais enfin, des personnes exposées à des grossesses et à des… indispositions momentanées ne peuvent pas prétendre jouir de ces droits ! répliqua le contradicteur, enflammé.

— Ah, vraiment, monsieur ? répliqua Condorcet. Imaginez-vous donc d’en priver les hommes qui ont la goutte tous les hivers et s’enrhument aisément ?

Le Vent des Lumières, chapitre 44.
Sophie de Condorcet féministe
Sophie de Grouchy, marquise de Condorcet.

Dès 1787, Condorcet affirme l’égalité des hommes et des femmes et, pendant la Révolution, il défend même leur droit de vote en 1790.

Olympe de Gouges, pionnière du féminisme

De son vrai nom Marie Gouze, Olympe de Gouges est à l’origine de la célèbre Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, publiée en 1791. Elle milite pour la prise en compte des femmes dans les décisions politiques. On cite souvent sa phrase : « La femme a le droit de monter sur l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune ».

Olympe de Gouges féministe
Olympe de Gouges, une des premières militantes féministes au 18e siècle.

Éléonore rencontre Olympe tout à fait par hasard à la fin du Vent des Lumières :

— Je suis ravie de vous rencontrer enfin, répéta la jeune femme avec entrain en l’aidant à grimper dans sa voiture, moins ornée que la berline d’Éléonore, mais tout aussi confortable. Depuis votre arrivée à la Cour, je suis vos exploits : vous êtes la preuve vivante que nous, les femmes, sommes tout aussi capables que les hommes de faire de la politique !

— Je me mêle pourtant peu de politique, fit Éléonore.

— Mais le roi vous fait confiance. On dit même que la reine vous a demandé votre avis pour Necker.

Éléonore fronça les sourcils. Décidément, même à Trianon, les oreilles devaient traîner jusque sous le pis des chèvres !

— Depuis des années je revendique le droit pour les femmes d’exister politiquement, soupira Olympe de Gouges en regardant par la fenêtre. Mais cette révolution-là, prendra beaucoup plus longtemps que l’autre !

— Pourtant les choses évoluent…

— Absolument pas. Combien gagez-vous que pour les États généraux, nous n’aurons pas le droit de voter ? Nous constituons la moitié du royaume et le royaume nous ignore !

Elle s’emportait, comme à chaque fois qu’elle évoquait le sujet. Éléonore sourit avec indulgence, sans pouvoir s’empêcher de penser qu’elle avait raison, hélas ! Pour élire les représentants de la nation aux États généraux, nul doute que les femmes seraient considérées comme les mendiants et les enfants : inaptes.

Le Vent des Lumières, chapitre 55.

Elle la retrouve évidemment dans Le Sang des Lumières, en lui ménageant une première (et unique) rencontre avec Robespierre. Olympe de Gouges veut faire admettre les femmes au club des Jacobins et Maximilien est sensible à la condition des femmes comme à celle des esclaves et des pauvres.

Alors, Éléonore est-elle féministe ?

Il est vrai qu’elle a des prises de positions très arrêtées sur la condition des femmes, comme dans cet échange avec son frère Matthieu, député à l’Assemblée nationale :

Éléonore secoua la tête, dubitative. Matthieu lui donnait l’impression de répéter une leçon bien apprise.

— Moui… Je regrette tout de même que les députés ne soient pas allés au bout de la logique.

— Comment cela ? s’étonna son frère. Tu trouves que ce n’est pas assez ?

— Vous avez déclaré l’égalité des citoyens, parfait… Mais les femmes, dans tout cela ? Elles conservent le droit de travailler, d’obéir et de se taire ? Et les protestants, les juifs ? Sont-ils citoyens ? Et les esclaves ? Que deviennent-ils ? Excuse-moi de doucher quelque peu ton enthousiasme, mais il me semble que cette déclaration, pour l’instant, ne fait que consacrer l’égalité dans la supériorité !

Matthieu resta coi, interloqué par la réaction de sa sœur. Il ne pouvait nier qu’elle avait raison, mais il devait aussi reconnaître que peu d’hommes, à part Condorcet ou Mirabeau, acceptaient le partage politique réclamé par certaines femmes, au premier rang desquelles Olympe de Gouges. Quant aux esclaves, si des députés des Blancs de Saint-Domingue avaient été acceptés à l’Assemblée en juin sans y avoir été invités, ils s’étaient rapidement associés pour défendre leurs intérêts au sein d’un groupe qu’on appelait « Club Massiac » et qui luttait justement contre l’abolition de l’esclavage. Éléonore eut un sourire vers son frère et posa sa main sur son bras.

Le Sang des Lumières, chapitre 5.

Le caractère même de mon héroïne permettait de lui prêter des intentions militantes. Certains lecteurs m’ont d’ailleurs « reproché » de ne pas l’avoir rendue plus vindicative, plus engagée politiquement. Mais ce n’était pas mon but et, surtout, cela aurait été quelque peu anachronique. Les revendications féministes sont finalement marginales pendant la Révolution. Pour moi, Éléonore est « pleinement dans son temps » et elle accepte la place que lui confère la société, même si elle aimerait qu’on l’écoute comme un homme.

Quand Éléonore abandonne sa robes pour des culottes masculines, ce n’est pas parce qu’elle est féministe…

Elle n’est pas plus féministe parce qu’elle ne pense pas cette revendication et ne la construit pas. Elle n’a pas théorisé l’égalité hommes-femmes. En revanche, par son comportement et ses actions, elle prouve qu’une femme vaut bien un homme, que ce soit pour gérer une flotte de commerce, réfléchir ou être gabier sur une frégate !

Vous l’aurez compris, à mes yeux, Éléonore n’est pas féministe. C’est une femme qui a des idées d’hommes. 🙂 Mais libre à vous, lecteurs, de la considérer comme féministe. C’est d’ailleurs l’extrême privilège du lecteur sur l’auteur : une fois le livre publié, il ne m’appartient plus vraiment ! Et vous, qu’en pensez-vous ? Discutons-en en commentaires !